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Hallebarde et pique suisses : histoire, anatomie et repères pour le collectionneur

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Hallebarde et pique suisses : histoire, anatomie et repères pour le collectionneur

La hallebarde est une arme d’hast qui réunit sur une même hampe une pointe d’estoc, un fer de hache et un crochet. Avec la pique, longue de quatre à cinq mètres, elle a fait des fantassins des cantons suisses, entre le XIVe et le XVIe siècle, l’infanterie la plus redoutée d’Europe. Pour le collectionneur, ces armes posent une difficulté particulière : les fers anciens circulent en nombre, les hampes d’origine presque jamais, et les copies décoratives du XIXe siècle se confondent aisément avec les pièces de combat.

Une arme de paysans devenue l’arme d’une confédération

Morgarten, 1315 : la hallebarde entre dans l’histoire

Le 15 novembre 1315, au bord du lac d’Ägeri, les Schwytzois, sans doute appuyés par des hommes d’Uri et d’Unterwald, mettent en déroute l’armée du duc Léopold Ier d’Autriche. Le chroniqueur franciscain Jean de Winterthour, qui écrit une génération plus tard en s’inspirant de modèles bibliques, décrit les armes terribles avec lesquelles les Schwytzois taillent en pièces les adversaires les mieux armés, et qu’il appelle de leur nom populaire, helnbarten. C’est l’une des premières mentions de la hallebarde au combat ; le mot lui-même apparaît dès le XIIIe siècle chez le poète Konrad de Wurtzbourg. L’arme est alors simple : une lame haute, proche du grand couteau, montée sur une longue hampe, qu’un paysan peut forger et manier sans long apprentissage.

À Laupen en 1339, où Berne l’emporte avec l’appui des Waldstätten, puis à Sempach en 1386, où Léopold III d’Autriche trouve la mort, la hallebarde reste l’une des armes principales des Confédérés. Elle frappe de taille, perce de la pointe et, du crochet, arrache un cavalier à sa selle : trois gestes en une seule arme, face à une chevalerie qui pensait l’infanterie incapable de lui tenir tête.

Du fer de hache au carré de piques

La hallebarde a pourtant une faiblesse : elle oblige à attendre le cavalier à portée de bras. On fait souvent remonter le changement à la défaite d’Arbedo, en 1422, où l’armée milanaise du condottiere Carmagnola, riche en cavalerie, bat les Confédérés. Connue sans doute dès le XIVe siècle, la pique prend, au cours du XVe siècle, une place croissante dans leurs rangs. Groupés en carrés serrés de plusieurs milliers d’hommes, les piquiers présentent une forêt de fers que les chevaux refusent d’aborder, tandis que les hallebardiers, au centre, protègent les enseignes et achèvent le travail lorsque la mêlée s’engage.

Les guerres de Bourgogne consacrent ce modèle. À Grandson et à Morat en 1476, puis à Nancy le 5 janvier 1477, où meurt Charles le Téméraire, l’armée la plus riche d’Occident cède devant ces carrés. Le butin pris aux Bourguignons, armes, tentures et orfèvrerie, est encore conservé en partie au Musée d’histoire de Berne. Après 1477, les fantassins suisses deviennent les mercenaires les plus recherchés d’Europe, et les lansquenets de l’empereur Maximilien copient leur manière de combattre.

Marignan, 1515 : l’apogée et la limite du carré de piques

Les 13 et 14 septembre 1515, près de Melegnano, au sud-est de Milan, les Suisses, qui défendent le duché de Milan de leur protégé Maximilien Sforza, attaquent l’armée de François Ier. Leurs carrés de piques marchent droit sur l’artillerie française et la gendarmerie du roi charge à plusieurs reprises. La bataille s’interrompt dans la nuit et reprend à l’aube, jusqu’à l’arrivée des Vénitiens, alliés du roi, dans la matinée. Les Confédérés se replient alors sur Milan, après avoir perdu près de la moitié des hommes engagés. Le récit complet de la bataille de Marignan montre comment l’artillerie, la cavalerie et le renfort vénitien ont mis en échec ce qui passait pour invincible.

La leçon est tirée sept ans plus tard. À la Bicoque, en 1522, des Suisses cette fois au service de la France se brisent contre les retranchements de l’armée impériale de Prospero Colonna, tenus par des arquebusiers espagnols et des lansquenets. Le carré de piques ne disparaît pas, il s’intègre peu à peu à des armées où les armes à feu prennent le premier rôle. La « paix perpétuelle » signée à Fribourg le 29 novembre 1516 lie durablement les cantons au royaume : jusqu’à la Révolution, les rois de France entretiennent des régiments suisses, et la hallebarde reste l’arme d’apparat des Cent-Suisses de leur garde, créés dès 1497. La Garde suisse pontificale, fondée en 1506, la porte toujours.

Fer de hallebarde ancien avec sa hache, sa pointe d’estoc et son crochet, marqué d’un poinçon

Anatomie d’une hallebarde : ce que l’œil doit lire

Le fer

Le fer réunit trois éléments. La pointe, ou estoc, prolonge la hampe et sert à tenir l’adversaire à distance. La hache, tranchante, frappe de taille. À l’opposé, le bec ou crochet sert à accrocher un cavalier, un harnois ou une hampe adverse. L’équilibre entre ces trois parties change selon l’époque et constitue le premier indice de datation.

La douille et les attelles

Le fer se fixe à la hampe par une douille, prolongée vers le bas par deux longues bandes de fer clouées sur le bois : les attelles, ou languettes. Elles empêchent l’adversaire de trancher la hampe sous le fer. Sur une pièce ancienne, les clous sont forgés et leurs têtes irrégulières ; des vis modernes ou des attelles soudées signalent une restauration, ou une fabrication tardive.

La hampe et les dimensions

La hampe, le plus souvent en frêne ou en chêne, porte la longueur totale autour de deux mètres. Un exemple de référence : une hallebarde suisse datée probablement du troisième quart du XVe siècle, conservée au Metropolitan Museum de New York, mesure 192 cm, dont 42,6 cm de fer, pour un poids de 2,55 kg. La pique, elle, mesure en général de quatre à cinq mètres pour un fer très court, en feuille ou en losange, lui aussi pourvu de longues attelles.

Dater un fer : l’évolution des formes

En règle générale, les fers les plus anciens, du XIVe et du début du XVe siècle, présentent une lame haute et étroite, presque un couperet, où la pointe et le crochet restent peu développés. Au XVe siècle, les trois éléments se distinguent nettement : la hache s’élargit, la pointe s’allonge, le bec s’affirme. Au XVIe siècle, la pointe devient longue et robuste, la hache prend souvent une forme de croissant et le décor apparaît : découpes, ajours, poinçons.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la hallebarde quitte peu à peu le champ de bataille pour devenir un insigne. Portée par les sergents, les gardes de palais ou les officiers de ville, elle se couvre de gravures, de dorures et d’armoiries, et son fer, souvent aminci et ajouré, perd l’essentiel de sa valeur militaire. Ces pièces d’apparat forment une collection à part entière, souvent mieux documentée que les fers de guerre.

Fer d’arme d’hast à douille et longues attelles monté sur une hampe de bois

Authentique ou copie du XIXe siècle : les repères du collectionneur

Le XIXe siècle s’est passionné pour le Moyen Âge et la Renaissance. Châteaux restaurés, salles d’armes et décors historicistes ont réclamé des panoplies entières, et de nombreuses hallebardes décoratives ont été produites vers 1880-1900. Elles sont souvent belles, mais ce ne sont pas des armes de combat. Quelques indices permettent de les distinguer.

Le poids et l’épaisseur

Une hallebarde de guerre est lourde au fer et épaisse au talon de la hache. Une copie décorative, découpée dans une tôle plus mince, paraît nettement plus légère en main.

Les traces de forge

Une pièce forgée à la main présente de légères asymétries, des variations d’épaisseur et des traces de martelage, y compris à l’intérieur de la douille. Une symétrie parfaite, des ajours trop réguliers ou un décor estampé trahissent une fabrication plus tardive.

La patine et la corrosion

Sur un fer ancien, la corrosion est homogène, présente jusque dans les recoins et sous les attelles. Une patine artificielle s’arrête souvent là où la brosse ne passait pas.

La hampe

Les hampes d’origine sont rares : le bois a rarement survécu à cinq siècles d’usage et de stockage. Une hampe remplacée ne disqualifie pas un fer authentique, mais elle doit être annoncée comme telle. Une provenance ancienne, l’étiquette d’une collection ou l’inventaire d’un arsenal ajoutent beaucoup à la valeur d’une pièce.

Ce que dit la réglementation en France

Hallebardes et piques sont des armes blanches et relèvent de la catégorie D. Leur acquisition et leur détention sont libres pour un majeur, mais leur port et leur transport sont interdits sans motif légitime. Rapporter une pièce achetée chez un antiquaire, ou la transporter vers une exposition, constitue en principe un motif légitime, apprécié au cas par cas ; la garder dans le coffre d’une voiture sans raison n’y entre pas. Avant tout achat à l’étranger, mieux vaut vérifier les règles d’exportation du pays vendeur, plus strictes dans certains pays pour les biens culturels anciens.

Où voir des hallebardes et des piques de référence

Rien ne remplace l’œil exercé sur des pièces sûres. Le Musée de l’Armée, aux Invalides, présente des armes d’hast de toutes les époques. En Suisse, le Musée national suisse de Zurich et le Musée d’histoire de Berne, avec son butin de Bourgogne, conservent des ensembles exceptionnels. Prenez le temps d’y observer la forme des fers, la longueur des attelles et l’état des hampes : une heure devant une vitrine apprend à reconnaître ce que les photographies d’annonces ne montrent pas toujours.