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La forge médiévale : atelier, fer et métier du forgeron

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La forge médiévale : atelier, fer et métier du forgeron

La forge médiévale est l’atelier où le forgeron chauffe le fer au charbon de bois, l’étire et le soude au marteau sur l’enclume, puis durcit l’acier par la trempe. Au village, elle répare et produit outils agricoles, clous et fers à cheval ; en ville, maréchaux, serruriers et couteliers se partagent le travail du fer.

La forge médiévale, un atelier organisé autour du feu

Une forge du Moyen Âge peut tenir dans une pièce modeste. À Thérouanne, dans le Pas-de-Calais, l’Inrap a fouillé deux ateliers du bas Moyen Âge bâtis en bordure de la rue Saint-Jean. Chacun occupe 15 m², avec son aire de chauffe, sa zone de martelage et son fond de foyer conservé.

Le château de Caen montre l’autre extrémité de l’échelle. Selon la publication dirigée par Bénédicte Guillot pour l’Inrap, la première forge, au XIIIe siècle, mesure 33 m² autour d’un grand foyer central. Au XIVe siècle, un édifice de 160 m² la remplace, avec une maréchalerie à l’entrée et des foyers toujours placés au niveau du sol.

Petit ou grand, l’atelier garde le même équipement :

  • le foyer, lit de braises où le fer monte en chauffe ;
  • le soufflet, en bois et en cuir, qui attise le feu ;
  • l’enclume, sur un billot, ou une pierre dure comme celle que l’Inrap suppose à Bondoufle, dans l’Essonne ;
  • les marteaux, du plus lourd au plus léger ;
  • les tenailles, qui tiennent la pièce rougie ;
  • un bac d’eau pour la trempe.

Le charbon de bois, combustible de la forge du Moyen Âge

Le feu de forge se nourrit de charbon de bois. Le bois brut fume et brûle de façon irrégulière ; carbonisé, il donne une braise dense, que le soufflet pousse jusqu’à une chauffe vive.

À Foix, rappelle l’Inrap, des travaux des années 1960 avaient livré un grand creuset rempli de minerai non fondu, de charbon de bois et de scories de fer. Au nord du Mans, les archéologues ont mis au jour ce qui semble être une charbonnière, que le radiocarbone fait fonctionner entre la fin du VIIe et le milieu du IXe siècle.

La forge dépend donc de la forêt. À Caen, la grande forge du XIVe siècle dispose même d’un bas-côté qui a pu servir à stocker la matière première et le combustible.

Soufflet de forge en cuir et bois posé contre un foyer de charbon de bois incandescent

Du minerai à la barre : bas fourneau, loupe et épuration

Le forgeron ne tire pas toujours son fer du minerai. L’Inrap décrit des lieux qui semblent spécialisés dans la réduction, reconnus à leurs bas fourneaux, leurs ferriers et leurs scories, à Forges-les-Bains ou à Tremblay en Île-de-France.

Le principe est celui de la réduction directe. Dans le bas fourneau, minerai et charbon de bois brûlent ensemble ; le fer ne coule pas, il s’agglomère en une masse spongieuse, la loupe, truffée de scories. À Dasle, dans le Doubs, sur un habitat des IXe-XIe siècles fouillé en 2024, une structure de combustion pourrait être un bas fourneau arasé.

La loupe n’est pas encore utilisable. Réchauffée puis martelée, elle perd ses scories et son métal se resserre : c’est l’épuration. À Champigneulles, en Meurthe-et-Moselle, l’Inrap décrit sur un site des XIIIe-XVe siècles un fer « retravaillé, avec des passages successifs du foyer de forge au martelage, pour aboutir à un bloc de fer forgeable ». Aucune trace d’outils finis n’y avait été repérée lors de la fouille : l’atelier semble avoir produit du métal plutôt que des objets.

La fin du Moyen Âge change d’échelle. Selon l’Inrap, la mécanisation hydraulique débute au XIIIe siècle et se répand probablement au XIVe : l’eau actionne soufflerie et marteaux. Un bail de 1391 mentionne un tel atelier dans le vallon fouillé. À partir du XVe siècle, les hauts-fourneaux obtiennent un fer liquide destiné à être moulé.

Les gestes du forgeron au Moyen Âge

Sans instrument de mesure, tout se joue à l’œil et à l’oreille.

Chauffer et lire la couleur

La couleur du fer guide chaque opération. Rouge sombre, il se travaille mal ; plus clair, il s’étire ; presque blanc, il devient soudable, mais quelques instants de trop le brûlent. Le soufflet règle l’allure du feu.

Étirer, refouler, percer

Sous le marteau, la pièce s’allonge : l’étirage change une barre en tige, en lame de serpe ou en pointe de clou. Le refoulement épaissit au contraire une extrémité, pour la tête d’un clou. Le poinçon perce à chaud les trous d’une penture ou d’un fer à cheval.

La soudure à la forge

La soudure à la forge unit deux morceaux de fer sans métal d’apport. Portées à leur plus forte chauffe, les pièces sont superposées sur l’enclume et liées à coups de marteau rapides. Le procédé rallonge une barre, ferme un anneau ou rapporte une mise d’acier sur le tranchant d’un outil. Poussée à l’extrême, la même technique donnera bien plus tard les rubans de fer et d’acier des canons damassés.

Trempe et revenu

La trempe ne concerne que l’acier, un fer chargé en carbone : chauffé puis plongé dans l’eau, il durcit. Un tranchant seulement trempé reste cassant. Le revenu, réchauffage modéré, lui rend un peu de souplesse. Faucilles et serpes réclament ce double traitement ; un clou s’en passe.

Mains gantées de cuir tenant une barre de fer incandescente sur une enclume avec des tenailles

Ce que produit la forge du village

Au village, la forge répare autant qu’elle fabrique. D’après l’Inrap, la plupart des habitants des campagnes du premier Moyen Âge disposaient d’une forge « pour fabriquer ou réparer les objets », comme en témoignent les nombreuses scories des sites. Les objets en fer mis au jour dessinent la vie rurale :

  • des outils agricoles : faucilles, faux, pelles, bêches et haches ;
  • des clés et des serrures ;
  • des boucles de ceinture et de chaussure ;
  • des fers d’équidés, le long des routes.

Clous, pentures et ferrures de charrettes complètent cette production ordinaire. La charrue à soc et à versoir, qui n’apparaît que vers le XIe siècle selon l’Inrap, élargit ensuite la gamme des pièces de labour.

La route compte aussi. À Coulanges-lès-Nevers, village occupé entre les VIe et Xe siècles le long de la voie qui relie aujourd’hui Nevers à Auxerre, l’Inrap a mis au jour des scories de forge et des fers à équidés : la circulation imposait le ferrage des bêtes. À Bondoufle, une seule fosse contenait 100 kg de scories, indice d’un forgeron professionnel, peut-être doublé d’un point de vente.

En ville, des fèvres spécialisés

Paris en offre le meilleur témoin écrit. Le Livre des métiers, recueil d’une centaine de statuts réunis par Étienne Boileau, prévôt de Paris sous saint Louis, est daté de 1268 par la plupart des auteurs, rappellent René de Lespinasse et François Bonnardot dans leur édition de 1879. Les ouvriers en fer y sont les fèvres.

Le titre des maréchaux réunit sous la juridiction du maréchal du roi les maréchaux-ferrants, les greffiers qui forgent des crochets, les heaumiers, les vrilliers et les grossiers, chargés des gros ouvrages. Couteliers et serruriers ont leurs propres statuts.

MétierProductionRègle notable du statut
Fèvre-maréchalFerrage, gros ouvragesValets et apprentis en nombre libre, travail de nuit permis
Coutelier fèvreLames de couteauxSix ans d’apprentissage, deux apprentis par maître, ni nuit ni jours de fête
Serrurier en ferSerrures et clésAucun travail de nuit, clé faite seulement serrure présente à l’atelier
FourbisseurÉpées fourbies et garnies, fourreauxMétier libre d’accès, aucun travail de nuit

Le fourbisseur justifie son interdit d’une phrase : « la clarté de la nuit ne soufist pas a leur mestier ». Ses lames ont suivi l’évolution de l’épée du Moyen Âge à la Renaissance. Le serrurier, lui, ne fait une clé que « se la serreure n’est devant lui en son hostel ».

Le coutelier forge la lame courte du quotidien, parente utilitaire de la dague médiévale. Heaumiers et haubergiers poussent la spécialisation plus loin : le travail de la plaque d’acier est détaillé dans notre article sur la fabrication d’une armure médiévale.

Faucille, serpe, fers à cheval et clous forgés posés sur une table en bois brut

Le forgeron, un artisan à part dans la communauté

Le forgeron occupait une place importante dans la société du premier Moyen Âge, note l’Inrap. Les statuts parisiens vont dans le même sens : maréchaux et ouvriers en fer y jouissent du nombre illimité des apprentis et du travail de nuit, privilèges accordés selon les éditeurs de 1879 « en raison de l’importance ou plutôt de la nécessité de leur métier ».

Ce statut a sa contrepartie. Le maître des maréchaux rend la justice du métier, et le fèvre condamné qui s’obstine peut se voir interdire le métier ; s’il continue, « li mestres li puet abatre la forge ». Le maréchal qui sort dans la rue son travail, l’appareil qui immobilise les chevaux difficiles, doit obtenir le congé du voyer de Paris.

La forge marque aussi le paysage. À Thérouanne, l’Inrap décrit un quartier artisanal aux activités « plutôt polluantes », forge et poterie, en pleine ville. À Foix, le quartier de la Faurie tire son nom de l’occitan faurià, la forge ; ses ateliers faisaient la réputation de la ville, et la fouille ouverte en février 2025 y a retrouvé scories et sols rubéfiés.

La continuité est longue : une exposition présentée au musée d’Art et d’Histoire de Parthenay rappelait que tous les villages de Gâtine avaient encore leur forge au début du XXe siècle.

Ce que l’archéologie montre des forges médiévales

Une forge laisse peu de murs, mais beaucoup de déchets. Les archéologues la reconnaissent à plusieurs indices :

  • les scories, déchets de la réduction ou du travail de forge ;
  • les battitures, éclats de fer détachés du métal battu à chaud ;
  • les sols rubéfiés, rougis par la chaleur ;
  • les fonds de foyer et les couches de charbons, datables par le radiocarbone.

À Bondoufle, une prospection magnétique du sol a localisé de fortes concentrations de battitures, et donc l’emplacement probable de l’enclume.

Les pièces techniques des installations hydrauliques, surtout en bois, sont rarement conservées, note l’Inrap ; à Champigneulles, ce sont des fossés de gestion de l’eau qui signalent la mécanisation. Soufflets de cuir et billots se devinent plus qu’ils ne se retrouvent.

Prochaine étape : au musée archéologique le plus proche, regardez d’abord les vitrines modestes, faucilles, clés, clous et fers d’équidés. Ils sortent de forges semblables à celles de Bondoufle ou de Thérouanne. Plusieurs forteresses proposent aussi l’été des démonstrations de forge, signalées dans notre guide des châteaux forts à visiter en France.

Questions fréquentes

Quelle différence entre un forgeron et un maréchal-ferrant au Moyen Âge ?

Le forgeron travaille le fer à chaud, quel que soit l’objet. Le maréchal-ferrant est un forgeron spécialisé dans le ferrage des chevaux. À Paris, le Livre des métiers range les maréchaux parmi les fèvres, sous la juridiction du maréchal du roi, et mentionne leur équipement propre, le travail, qui immobilise les chevaux difficiles. Au village, la frontière s’estompe : à Coulanges-lès-Nevers, scories de forge et fers d’équidés proviennent du même site, ce qui suggère qu’un même artisan forgeait les outils et ferrait les bêtes.

Le forgeron médiéval produisait-il lui-même son fer ?

Pas toujours. L’Inrap décrit des lieux spécialisés dans la réduction du minerai, repérés par leurs bas fourneaux, leurs ferriers et leurs scories. Sur le site lorrain de Champigneulles, l’atelier produisait des blocs de fer forgeable sans trace, lors de la fouille, d’outils finis, ce qui laisse penser que le métal partait vers d’autres ateliers. D’autres sites mêlent les deux activités : à Dasle, dans le Doubs, un probable bas fourneau côtoie des battitures, indices d’un travail de forge sur place.

D’où vient le mot fèvre, présent dans les textes médiévaux ?

Fèvre vient du latin faber, qui désignait l’ouvrier travaillant toute espèce de métal. Les éditeurs du Livre des métiers notent qu’il en est resté le mot orfèvre. Dans les statuts parisiens du XIIIe siècle, le terme vise surtout les ouvriers du fer : maréchaux, couteliers, serruriers et plusieurs métiers voisins. Les noms de lieux gardent aussi le souvenir du métier : à Foix, le quartier de la Faurie doit son nom à l’occitan faurià, qui signifie la forge.