Pistolet de duel : histoire, modèles, repères

Le pistolet de duel est une arme de poing à un coup, fabriquée par paire strictement identique et livrée dans un coffret garni. Née dans les ateliers londoniens des années 1770, cette arme atteint sa forme définitive vers 1780 : canon octogonal, monture sobre, détente sensible. Un collectionneur la juge d’abord sur l’appariement.
Une arme née d’un rituel, pas d’un champ de bataille
L’épée règne sur le duel européen jusqu’au XVIIIe siècle. Le pistolet la supplante en Grande-Bretagne à partir des années 1770, pour une raison sociale autant que technique : une arme à feu rapproche les chances d’un bretteur entraîné et d’un adversaire qui ne l’est pas. La fabrique du pistolet de duel se fixe alors à Londres, autour d’un nom.
Robert Wogdon, né en 1737, s’installe dans la capitale anglaise en 1764. Dans les années 1780, il devient le fournisseur le plus prolifique de ce type d’arme, au point qu’un poème anglais de 1783 consacré au duel s’ouvre sur une apostrophe à son nom. Ses premières pièces des années 1770 ignoraient encore le canon octogonal et la détente à bossette. Vers 1780, la formule est arrêtée, et son auteur n’y touchera plus pendant vingt-trois ans.
Le passage de l’arme empruntée à l’arme commandée pour cet usage change toute l’économie du sujet. Un gentilhomme n’improvise plus avec un pistolet de voyage attrapé dans une malle : il commande un ensemble complet, le conserve chez lui et le confie à ses témoins le moment venu. Cette commande régulière crée un marché stable, des ateliers spécialisés et une grammaire de formes qui survivra longtemps à la pratique qu’elle servait.
Clonmel 1777 : l’usage passe par écrit
Le code irlandais du duel est adopté aux assises d’été de Clonmel, en 1777, par des gentilshommes des comtés de Tipperary, Galway, Mayo, Sligo et Roscommon. Vingt-cinq articles selon certaines éditions, vingt-six selon d’autres, qui règlent l’offense, le choix des armes, le terrain et la conduite des témoins. La consigne la plus parlante pour un collectionneur tient en une ligne : chaque gentilhomme devait en conserver un exemplaire dans son coffret à pistolets. Le texte essaime ensuite en Angleterre, sur le continent et en Amérique.
Le code Chatauvillard pour la France
Le comte de Chatauvillard publie à Paris, chez Bohaire, son Essai sur le duel en 1836 : 488 pages, huit chapitres. Trois armes seulement y sont admises, l’épée, le pistolet et le sabre. Un chapitre entier traite « des témoins, de leur devoir ». Le duel au pistolet y accepte plusieurs formes, de pied ferme, à volonté, à marcher ou au signal, avec des distances comprises entre cinquante et quinze pas. Le choix de l’arme revient à l’offensé.
La justice française hésite longtemps. Le Code pénal de 1810 ne dit rien du combat singulier, ce qui laissa croire à une impunité. La Cour de cassation, chambres réunies, tranche en 1837 dans l’affaire Pesson et rattache la mort en duel au droit commun de l’homicide.
Ce que le rituel imposait à l’objet
Deux exigences commandent toute la fabrication. La symétrie d’abord : deux armes de même poids, de même longueur, de même point d’équilibre. La sobriété ensuite. Une arme de duel sobre ne renvoie aucun reflet, ne s’orne d’aucune ciselure saillante, et se laisse oublier dans la main. Le luxe, quand il existe, se réfugie dans la qualité de l’ajustage et dans le bois de la monture.
Les témoins tenaient le rôle central. Ils négociaient les conditions, examinaient les armes, puis présentaient les pistolets de duel au sort. Un dispositif connu d’un seul camp ruinait le principe même de l’égalité. L’affaire la plus célèbre reste américaine : la paire Wogdon acquise en 1797 par John Barker Church, beau-frère d’Alexander Hamilton, servit au combat de 1804 contre Aaron Burr. Un examen mené en 1976 y a révélé une détente à bossette dissimulée, sans indice extérieur de sa présence.

Les ateliers qui ont fait la réputation de la paire
L’école anglaise
Wogdon, associé à John Barton au tournant du siècle, impose un gabarit durable : environ seize pouces hors tout, canon octogonal lisse, finition austère. La réputation de ces armes tient à leur équilibre et à leur pointage naturel, le méplat supérieur du canon restant parallèle à l’âme, ce qui offre à l’œil un plan de visée immédiat. Manton, Mortimer et Durs Egg complètent ce peloton londonien, dans la continuité directe des meilleurs pistolets à silex de collection de la même génération.
Les maîtres parisiens
Nicolas-Noël Boutet, né en 1761 et mort en 1833, est nommé directeur-artiste de la manufacture de Versailles le 23 août 1792. L’établissement, actif de 1793 à 1818, employa plus de quatre cents ouvriers et se spécialisa dans les armes d’honneur destinées à récompenser les officiers. Les pistolets de duel parisiens sortis de cette maison figurent au sommet de la hiérarchie du genre.
La maison Le Page remonte à 1717, fondée rue Baillif par Louis Pigny. Jean Le Page, né en 1746 et mort en 1834, sert successivement les rois de France, Napoléon Ier puis Louis XVIII. L’enseigne devient Le Page Moutier en 1842, puis Fauré Le Page en 1865, ce qui éclaire les mentions de coffrets « finis par Lepage » rencontrées sur des pièces du Second Empire.
Gastinne Renette naît en 1812 de l’association de Louis Gastinne, militaire réformé après plusieurs blessures, et d’Albert Renette, arquebusier. La maison s’installe vers les Champs-Élysées. À la fin du XIXe siècle, elle aménage une galerie de tir de sept compartiments de seize mètres et d’un compartiment de vingt-huit mètres, signe que sa clientèle du terrain d’honneur s’était muée en clientèle de salle.
Du silex à la percussion : la bascule des années 1820
Edward Charles Howard isole les fulminates en 1800. Le révérend Alexander John Forsyth brevette en 1807 le principe de la mise à feu par choc. La capsule apparaît vers 1820 et se répand au cours de la décennie suivante. Pour une paire de duel, le gain est net : l’amorçage cesse de dépendre de l’humidité de l’air, et le délai entre la pression et le départ du coup se réduit fortement.
Cette bascule laisse deux traces bien visibles chez le collectionneur. Des paires à silex converties à la percussion, d’abord, reconnaissables aux reprises pratiquées sur la platine et à la cheminée rapportée. Des paires nées percussion ensuite, plus tardives, contemporaines de la diffusion du revolver à percussion ancien qui allait rendre l’arme à un coup obsolète partout ailleurs que sur le pré.
Le duel de Pouchkine, le 27 janvier 1837 contre Georges de Heeckeren d’Anthès, appartient à cette période charnière. Les armes employées avaient été prêtées par le baron Ernest de Barante au vicomte d’Archiac, témoin du camp adverse. Le coffret est aujourd’hui conservé au musée de la Poste, à Amboise.

Anatomie d’un pistolet de duel : ce que l’œil doit lire
Le canon et son méplat
Lourd, octogonal, bruni mat, le canon concentre la masse vers l’avant et stabilise l’ensemble. Sur les paires de l’époque percussion, le rubanage d’un canon damas affleure sous la brunissure et signe une fabrication soignée. Les organes de visée varient selon les écoles : certaines paires anglaises reçoivent guidon et hausse, quand la tradition française préfère un simple cran creusé dans la queue de culasse.
Les dimensions restent étonnamment constantes d’un atelier à l’autre. Wogdon s’arrête sur une longueur d’environ seize pouces hors tout, avec un canon lisse désigné 29-bore dans la nomenclature anglaise. Les catalogues français de ventes rangent la plupart des paires du continent autour des calibres 44 et 45 centièmes de pouce. Cette convergence rend une paire dépareillée facile à repérer : les proportions du genre sont documentées, et l’œil s’y habitue vite.
La platine et la détente à bossette
Le stecher, ou détente à bossette, descend directement du mécanisme des armes d’honneur. Sa présence se repère à une seconde pièce logée dans le pontet, en avant de la détente principale, parfois si discrète qu’un examen attentif la manque. La qualité d’une platine se juge ensuite à la netteté du cran d’armé, à l’ajustage des vis, à la finesse du col de chien et à l’absence de jeu latéral.
Les rayures dissimulées
L’esprit des codes voulait des âmes lisses, pour que l’adresse seule départage les adversaires. Certains canons portent pourtant des rayures très fines, à peine lisibles à la bouche, parfois limitées à une portion de l’âme. Un examen à contre-jour les révèle. Cette particularité ne disqualifie jamais une pièce, elle en documente l’usage réel et la culture de son atelier.
Le coffret et sa garniture
L’acajou domine, l’ébène et la ronce de noyer se rencontrent sur les pièces d’exception, avec un garnissage de drap vert ou de velours. Le coffret de duel garni abrite ses accessoires dans des logements découpés à leur forme : poire à poudre, moule à balles, maillet, tournevis, baguette, clef de démontage, boîte à capsules. Les deux armes portent souvent leur chiffre, 1 et 2, incrusté dans le métal.

Repères pour distinguer une vraie paire d’un assemblage
La baguette sous le canon
Le critère le plus rapide du métier tient à un détail de montage : une arme conçue pour le pré ne porte pas de baguette sous le canon, la tringle vivant dans son logement de coffret. Une paire dotée d’une baguette fixée sous les canons oriente vers des pistolets de voyage ou de salle, remontés ensuite en écrin par un marchand soucieux de vendre un ensemble.
Numérotation, poinçons et symétrie
Prenez les deux armes en main l’une après l’autre. Le poids, le point d’équilibre et la sensation de crosse doivent être identiques, au gramme et au millimètre près. Vérifiez la concordance des numéros, la signature répétée sur les deux platines, la parenté du fil du bois entre les deux montures. Les marques de banc d’épreuve et les poinçons de contrôle se lisent comme un état civil, un travail détaillé dans notre guide des poinçons d’armes anciennes.
Les coffrets recomposés
Un logement trop large, un accessoire d’un autre style, un drap remplacé, une serrure changée, une étiquette de marchand sans rapport avec la signature des platines : ces indices trahissent une garniture reconstituée. La paire appariée d’origine conserve au contraire des découpes qui épousent exactement chaque objet. Un pistolet de duel isolé, vendu sans son jumeau ni son écrin, relève d’une autre catégorie de collection et se documente autrement.
Ce que la lecture d’une paire apporte au collectionneur
Le genre couvre à peine un siècle, des années 1770 à la fin du XIXe siècle, avant que la pratique du duel ne s’étiole puis disparaisse avec la Grande Guerre. Cette étroitesse chronologique explique la cohérence du corpus : formes stables, ateliers identifiés, usages consignés par écrit dans les codes. Chaque paire raconte un moment précis de cette courte évolution, entre la platine à silex de Clonmel et la capsule des années 1830.
Prochaine étape concrète : ouvrez un coffret, soupesez les deux armes l’une après l’autre, comparez les platines poinçon par poinçon, mesurez les logements du drap. Une heure passée sur une paire authentique apprend davantage que dix catalogues feuilletés.