Accueil Collection d'Armes Anciennes Derringer double canon poudre noire : …
Collection

Derringer double canon poudre noire : histoire, loi et cote

9 min de lecture
Derringer double canon poudre noire : histoire, loi et cote

Un derringer double canon à poudre noire est un pistolet de poche à deux canons superposés, incarné par le Remington modèle 95 produit de 1866 à 1935 à plus de 150 000 exemplaires. Son modèle étant antérieur au 1er janvier 1900, il relève de la catégorie D en France : détention libre pour tout majeur.

Deux coups dans la paume d’une main. Cette promesse a fait du double derringer l’arme de poche la plus copiée du XIXe siècle américain, celle des joueurs de saloon, des dames de la bonne société et des commerçants prudents. Pour le collectionneur français, la pièce cumule trois qualités rares : une histoire documentée, un statut légal limpide et un ticket d’entrée encore raisonnable face aux revolvers de la même époque.

De Henry Deringer au double canon : un nom devenu générique

Tout part d’un armurier de Philadelphie. Henry Deringer lance en 1825 un petit pistolet à percussion à un coup, chargé par la bouche, le plus souvent en calibre .41. Environ 15 000 exemplaires sortent de son atelier d’après l’American Rifleman, revue de la NRA. Court, plat, dissimulable dans un manchon ou une poche de gilet, le « Philadelphia Deringer » crée une catégorie à lui seul.

Le 14 avril 1865, John Wilkes Booth assassine Abraham Lincoln au théâtre Ford avec un pistolet de ce type. Le retentissement du drame propulse le nom dans le vocabulaire courant. La presse américaine double le « r » au passage : « derringer » avec deux r désigne depuis n’importe quel pistolet de poche, tandis que « Deringer » avec un seul r reste la signature du fabricant d’origine. Ce détail orthographique sert encore aujourd’hui à distinguer une pièce authentique de Philadelphie de ses innombrables imitations d’époque.

Le succès attire les copistes dès les années 1850. Des dizaines d’ateliers américains produisent des pistolets de poche « type Deringer », parfois avec des marquages trompeurs imitant la signature du maître de Philadelphie. Ces imitations d’époque, aujourd’hui collectionnées pour elles-mêmes, ne doivent pas être confondues avec des contrefaçons modernes : elles ont plus de 150 ans et leur propre marché.

Le pistolet de Booth ne tirait qu’un coup. La demande d’un second coup immédiat, sans rechargement, ouvre la voie au format qui nous intéresse : deux canons superposés dans un gabarit de poche.

Le Remington modèle 95, l’icône du deux coups

Remington transforme l’essai en 1866. La firme d’Ilion, dans l’État de New York, industrialise un brevet déposé fin 1865 par son ingénieur William Elliot : deux canons superposés de 3 pouces, soit environ 7,6 cm, basculant vers le haut pour le chargement. Le « Double Derringer », catalogué modèle 95, restera en production jusqu’en 1935. Près de soixante-dix ans de fabrication continue et plus de 150 000 exemplaires : aucun autre pistolet de poche du XIXe siècle n’approche cette longévité.

Derringer ancien à deux canons superposés présenté dans un écrin de collection capitonné de velours, accessoires de chargement autour

Une mécanique réduite à l’essentiel

La carcasse en laiton ou en fer reçoit un chien à percuteur oscillant : à chaque armement, le percuteur alterne automatiquement entre canon supérieur et canon inférieur. Pas de barillet, pas de magasin, aucune pièce superflue. La détente éperon, sans pontet, rentre dans la ligne de la carcasse. Un loquet latéral libère le bloc des canons, qui pivote pour présenter les deux chambres.

Cette simplicité explique la robustesse des exemplaires survivants. Elle explique aussi leur succès commercial : l’arme se glissait dans un gousset de montre et se vendait à une fraction du prix d’un revolver.

Le .41 Short annulaire, une cartouche de son temps

Le modèle 95 n’a existé qu’en un seul calibre : le .41 Short à percussion annulaire, une cartouche à étui métallique chargée à la poudre noire. Balistiquement modeste, elle suffisait à la vocation de l’arme, dissuader à distance de conversation. La munition n’est plus fabriquée industriellement depuis des décennies, ce qui pèse directement sur le statut légal de l’arme, détaillé plus bas.

Poudre noire, percussion, cartouche annulaire : les distinctions qui comptent

L’expression « derringer poudre noire » recouvre deux réalités techniques que le marché confond souvent. Les distinguer évite des erreurs d’achat.

La première famille regroupe les derringers à percussion, chargés par la bouche : une dose de poudre noire versée dans le canon, une balle ronde assise dessus, une capsule de fulminate sur la cheminée. C’est le système du Philadelphia Deringer originel, le même principe que celui décrit dans notre guide du revolver à percussion ancien. Les doubles canons à percussion existent, mais restent minoritaires face aux pistolets à un coup.

La seconde famille, celle du Remington 95, tire une cartouche métallique complète dont l’étui contient la poudre noire. Le chargement se fait par la chambre, en quelques secondes. La poudre reste noire, la logique d’emploi change du tout au tout.

Retenez la règle de lecture suivante :

  • Chargement par la bouche, capsule visible sur une cheminée : derringer à percussion
  • Bloc de canons basculant, chambres usinées pour un étui : derringer à cartouche
  • Percuteur alternant entre deux canons superposés : signature du système Elliot
  • Deux chiens distincts côte à côte : autre système, souvent européen

Dater et authentifier un modèle 95

Le marquage frappé sur le ruban entre les deux canons constitue le premier outil de datation. E. REMINGTON & SONS identifie les productions antérieures à la réorganisation financière de 1888. REMINGTON ARMS CO. couvre la période suivante. REMINGTON ARMS-U.M.C. CO. apparaît après la fusion de 1912 avec Union Metallic Cartridge, et signe les exemplaires tardifs. Les toutes premières séries portent en plus la mention du brevet ELLIOT.

Les collectionneurs anglo-saxons découpent la production en quatre types successifs, différenciés par le marquage, le loquet et l’extracteur. Le numéro de série affine ensuite la position d’un exemplaire dans sa période.

CaractéristiqueDonnée du modèle 95
BrevetWilliam Elliot, déposé en 1865
Production1866 à 1935, Ilion, New York
Quantité totalePlus de 150 000 exemplaires
Calibre unique.41 Short à percussion annulaire
CanonsSuperposés, 3 pouces, basculants
Finitions courantesBronzé, nickelé, plaquettes ébonite ou nacre

L’authentification suit les mêmes réflexes que pour toute arme ancienne. Un exemplaire américain d’époque ne porte aucun poinçon d’épreuve européen : la présence de marques belges ou italiennes signale une pièce réépreuvée ou une copie. Notre dossier sur les poinçons des armes anciennes détaille la lecture de ces marquages. Méfiez-vous des gravures rapportées et des plaquettes de nacre récentes, deux embellissements fréquents destinés à gonfler artificiellement une cote.

Planche de brevet ancienne et loupe de collectionneur posées sur un bureau en bois, ambiance de cabinet d’expertise

Ce que dit la loi française

Le classement repose sur l’article R311-2 du Code de la sécurité intérieure. Les armes historiques dont le modèle est antérieur au 1er janvier 1900 relèvent de la catégorie D, sauf reclassement par arrêté pour dangerosité avérée. Le Remington 95, modèle de 1866, entre pleinement dans ce cadre : acquisition et détention libres pour tout majeur, sur simple présentation d’une pièce d’identité. Ni déclaration, ni autorisation, ni carte de collectionneur.

L’arrêté du 24 août 2018, publié sur Légifrance, fixe le régime des reproductions. Une réplique fidèle à percussion, chargée par la bouche à la poudre noire, reste en catégorie D. Une reproduction moderne chambrant une cartouche à étui métallique sort en revanche du régime de faveur : elle bascule dans la catégorie de l’arme équivalente actuelle, avec autorisation à la clé. La nuance est capitale pour le double derringer, puisque l’original de 1866 tire précisément une cartouche métallique : l’ancienneté du modèle protège l’original, pas sa copie contemporaine.

Cas de figureStatut en France
Remington 95 d’époque, modèle antérieur à 1900Catégorie D, détention libre
Derringer à percussion d’époqueCatégorie D, détention libre
Réplique à percussion poudre noireCatégorie D, arrêté du 24 août 2018
Réplique tirant une cartouche à étui métalliqueRégime de l’arme moderne, autorisation
Derringer contemporain type COP .357Catégorie B, autorisation préfectorale

Détention libre ne signifie pas usage libre. Le port sans motif légitime demeure interdit, le transport se fait déchargé et sous étui, et tout tir avec une pièce d’époque exige l’inspection préalable d’un armurier. Pour le panorama complet des obligations, notre guide de la législation des armes de collection fait le tour des catégories C et D.

Cote et marché : ce que valent les doubles derringers

Le marché français réserve de belles surprises sur ce segment. Chez Ader, à Drouot, un Remington Double Derringer en calibre .41 estimé 400 à 500 euros s’est adjugé 1 792 euros lors de la vacation de septembre 2024. Une vente de la maison Thierry de Maigret a vu un modèle 95 bronzé, estimé 300 à 400 euros, partir à 800 euros. Les estimations basses attirent les enchérisseurs, la rareté relative des beaux exemplaires fait le reste.

Trois facteurs commandent la cote. L’état de la finition d’abord : le pourcentage de bronzage ou de nickelage subsistant, annoncé dans les catalogues de vente, pèse plus que tout autre critère. Le type de production ensuite : premières séries marquées ELLIOT et variantes rares dominent les exemplaires tardifs. Les attributs d’origine enfin : plaquettes de nacre d’époque, gravure d’usine documentée ou écrin d’origine multiplient les enchères. La méthode générale de pondération est détaillée dans notre guide d’estimation de la valeur des armes de collection.

Un mot sur les places de marché en ligne. Les plateformes spécialisées mélangent dans une même page de résultats originaux d’époque, répliques à percussion et modèles purement décoratifs incapables de tirer. Lisez chaque annonce en entier avant de comparer les prix : un « derringer » affiché au tarif d’un bibelot est un objet de décoration, pas une arme historique. Les ventes aux enchères cataloguées, avec expert désigné, restent la voie la plus sûre pour un premier achat d’original.

Le tireur souhaitant l’expérience poudre noire sans toucher au patrimoine dispose d’une voie parallèle : les répliques à percussion de catégorie D. Davide Pedersoli catalogue ainsi son Liegi, un pistolet de poche à canon dévissable proposé en calibre .36 ou .44, décliné en version montée ou en kit à assembler. Un seul coup, pas deux, mais la gestuelle complète du chargement à la poudre noire, capsule comprise.

Vitrine murale de musée présentant des pistolets de poche anciens alignés sur fond de velours sombre, cartels descriptifs

Bâtir sa vitrine autour d’un double derringer

Le gabarit de l’arme en fait une pièce d’entrée idéale : un écrin capitonné suffit là où un fusil réclame un râtelier. Quelques habitudes protègent votre investissement.

  • Manipuler avec des gants de coton, la transpiration marque les carcasses nickelées
  • Maintenir une hygrométrie stable, contrôlée par un hygromètre placé dans la vitrine
  • Huiler légèrement les parties métalliques, jamais les plaquettes de nacre ou d’ébonite
  • Conserver factures, catalogues de vente et correspondances, la traçabilité nourrit la cote
  • Ne jamais tenter de tir sans contrôle complet chez un armurier compétent

Documentez chaque exemplaire : période de marquage, numéro de série, état relevé photo à l’appui. Un dossier tenu à jour facilite l’assurance comme la revente. Si le double derringer est votre première acquisition, notre guide pour débuter une collection d’armes anciennes pose le cadre budgétaire et les erreurs classiques du premier achat.

Prochaine étape : repérer les prochaines vacations d’armes anciennes à Drouot et chez les études régionales, catalogues en main, et comparer trois exemplaires réels avant de porter une première enchère. Les marquages font la datation, l’état fait le prix.